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Pourquoi les compositrices restent-elles invisibles?

La programmation classique à l’épreuve de la parité :

Dans les salles de concert du monde entier, les noms de Beethoven, Mozart ou Tchaïkovski continuent de dominer les programmes. Mais un constat persiste : la place des compositrices dans la musique classique reste marginale. Alors que la parité progresse dans la société, l’orchestre, lui, semble jouer encore à contretemps.

Des chiffres qui font dissonance

Les statistiques en disent long. D’après une étude de l’organisation britannique Donne – Women in Music (2024), à peine 8 % des œuvres jouées par les grands orchestres internationaux sont signées de femmes. En France, l’Observatoire de l’égalité dans la culture et la communication indiquait en 2023 que plus de 90 % des œuvres programmées dans les festivals classiques étaient composées par des hommes.

« On ne peut plus dire que les femmes ne composent pas, commente la cheffe d’orchestre Lucie Leguay. Elles sont là, nombreuses, talentueuses. C’est la programmation qui ne suit pas. »

Un constat d’autant plus frappant que près de la moitié des diplômés en composition dans les conservatoires européens sont aujourd’hui des femmes. L’écart entre la création et la diffusion reste donc abyssal.

Une histoire écrite au masculin

Cette invisibilité ne date pas d’hier. Pendant des siècles, les femmes ont été écartées des institutions musicales : interdites de conservatoire, privées d’orchestre, et souvent cantonnées à des activités domestiques.

Quelques figures ont pourtant émergé, comme Fanny Mendelssohn, Clara Schumann ou Louise Farrenc — des pionnières dont les œuvres rivalisent de richesse avec celles de leurs contemporains masculins. Mais l’histoire les a reléguées au second plan, souvent derrière un frère, un mari ou un collègue plus célèbre.

« Le canon musical s’est figé à une époque où les femmes n’avaient pas voix au chapitre, explique la musicologue Céline Parrenin. Et les programmateurs ont continué à le reproduire, sans interroger cette absence. »

Des initiatives qui bousculent les habitudes

Face à ce déséquilibre, le mouvement s’amorce enfin. En France, des festivals comme Equilibris à Lyon consacrent leur programmation à la redécouverte d’œuvres oubliées et à la création féminine contemporaine.

À l’étranger, certaines institutions montrent l’exemple. Le Baltimore Symphony Orchestra publiait dès 2018 un rapport interne sur la diversité de ses programmes : à l’époque, moins de 2 % des œuvres jouées provenaient de femmes. Six ans plus tard, cette part a quadruplé.

Le London Symphony Orchestra ou l’Orchestre de Paris ont, eux, introduit des objectifs de parité, prévoyant d’intégrer au moins une compositrice par saison.

« Il ne s’agit pas de quotas mais d’équité historique, souligne la directrice artistique Marin Alsop. On ne réécrit pas le passé, on corrige une amnésie. »

Redécouvrir, pas simplement “ajouter”

Mais comment rendre cette parité durable ? Beaucoup d’artistes plaident pour une approche qualitative plutôt que symbolique. L’idée n’est pas de “placer” une compositrice pour cocher une case, mais de repenser le répertoire.

Redécouvrir Lili Boulanger, Florence Price ou Kaija Saariaho, c’est aussi élargir la palette sonore de la musique classique. Le succès public de certaines œuvres récemment exhumées prouve que la curiosité du public existe.

« Quand on programme une compositrice, on n’impose pas une idéologie, on propose une autre émotion, affirme la violoniste Deborah Nemtanu. Et souvent, le public en redemande. »

Réinventer la mémoire musicale

Reste que les efforts isolés ne suffisent pas. La transformation doit s’opérer à tous les niveaux : réécriture des manuels d’histoire, formation des programmateurs, visibilité dans les médias, et soutien à la création contemporaine.

Car au-delà de la justice symbolique, la question est esthétique : il s’agit de restituer à la musique sa diversité originelle. « Rendre les compositrices visibles, c’est élargir notre écoute du monde, conclut Céline Parrenin. Ce n’est pas une question de genre, mais de mémoire et de modernité. »

Le mouvement vers la parité ne fait que commencer. Et si les programmations de demain faisaient enfin entendre toutes les voix — y compris celles qu’on a trop longtemps réduites au silence ?